
Propos recueillis, le 27 avril 2026, auprès de Michel Golgevit, cofondateur d’un studio de doublage et de traduction devenu leader français du doublage de jeux vidéo, après plus de 30 ans dans l’industrie audiovisuelle.
Je viens à la base de la musique, avec un double bagage d’informaticien et de technicien son. En 1992, j’ai cofondé un studio d’enregistrement, le point de départ d’une aventure qui m’a progressivement conduit de la création musicale vers le doublage, jusqu’à bâtir l’une des références françaises du secteur.
D’abord centré sur le jeu vidéo, j’ai créé une filiale en Allemagne, puis une autre au Canada, avant de rejoindre un groupe mondial en 2017 pour diriger sa filiale française, née du regroupement de mes sociétés et 3 autres sociétés historiques dédiées à l’audiovisuel. Avec toute notre équipe, nous avons construit l’une des sociétés françaises leader du doublage en France et particulièrement dans le domaine du jeux vidéo, sans oublier la série, l’animation et la publicité.
Après cette incroyable aventure collective, j’ai choisi de tourner une nouvelle page fin février 2026.
L’IA a d’abord créé une onde de choc du côté des artistes — et par voie de conséquence, une vraie question sur la pérennité de notre industrie dans son ensemble. La question centrale était simple : que deviendra ma voix ? Cette incertitude a généré des tensions contractuelles majeures pendant trois ans, mobilisant un temps de gestion collectif considérable : chefs de projet, coordinateurs, directeurs artistiques, opérateurs son, juristes, planification, RH, accueil, direction — toute la chaîne y a été exposée.
Certains éditeurs ont entendu les revendications des artistes et modifié leurs contrats en conséquence, garantissant que leurs voix ne serviraient pas à entraîner des IA génératives. D’autres ont cherché des compromis, avec des résultats inégaux.
Sur le terrain opérationnel, l’IA a été un vrai accélérateur comme en programmation informatique, en gestion administrative et en gestion des contrats. Elle permet d’avoir des réponses plus rapides, à condition de savoir poser les bonnes questions et de garder un œil critique sur les réponses.
Par exemple, quand on a besoin d’analyser des données, l’IA peut offrir un second regard utile, particulièrement intéressant pour ne pas rester seul juge de son travail.
Cela m’a permis à de nombreuses reprises de croiser rapidement plusieurs sources d’information — un vrai avantage pour affiner une analyse ou ne pas rester sur une seule source.
Mais c’est sur le terrain contractuel que l’exemple est le plus parlant à mon niveau. Pendant 2 ans, nous avons géré des mises à jour de contrats quasi quotidiennes, portées tour à tour par les artistes, leurs agents, les syndicats ainsi que les éditeurs. Des contrats validés à l’été 2024 étaient refusés un an plus tard par les mêmes syndicats : les technologies avaient évolué, et avec elles les exigences.
On a ainsi vu apparaître des clauses très subtiles, où la présence ou l’absence d’un seul mot ouvre ou ferme des possibilités considérables.
Face à ce volume et des délais serrés, j’ai dû développer mon propre outil de préanalyse, capable d’identifier en quelques secondes les points de tension éventuels autour de l’usage de la voix dans les contrats d’artistes. Un sujet d’autant plus sensible que la voix est protégée à de multiples niveaux : Propriété Intellectuelle, RGPD, et d’autres cadres encore.
Le comble : c’est l’IA qui avait créé cette pression, et c’est elle qui m’a permis de la gérer.
Et ce n’est pas propre au doublage. Un grand diffuseur de musique me confiait récemment avoir dû développer en interne des algorithmes de détection de musiques générées par IA, car ces contenus envahissaient les circuits de diffusion au point de capter une part des rémunérations normalement destinées aux artistes, réduisant d’autant leur assiette de droits.
Pour répondre avec un peu d’humour et en résumant à l’extrême, je lui demanderai d’abord s’il veut vendre son produit ou pas.
Il y a l’économie financière réalisée : en théorie ça coûte moins cher et ça va plus vite. L’argument est réel. Mais avant de parler de coûts de production, un éditeur doit d’abord s’assurer que son produit touche son audience par sa qualitéet son émotion. Si son produit n’est pas singulier et artistiquement réussi, les économies de production seront – à mon sens – largement effacées par la baisse des recettes — un produit qui ne convainc pas ne se vend pas, et dans ce secteur, le bouche à oreille et l’enthousiasme du public restent le premier vecteur de succès.
Il y a ensuite la question des droits. Tout artiste se nourrit d’influences passées, c’est comme ça que ça a toujours fonctionné. Mais lorsqu’une machine reproduit ce processus sans contrepartie pour les créateurs dont elle s’est nourrie, c’est une tout autre réalité, juridique et éthique. Et même si les éditeurs en sont généralement conscients, on voit fleurir des actions en justice dans le monde entier.
Sur le plan artistique, certains éditeurs refusent déjà de recourir à l’IA dès qu’elle touche à un métier créatif — et ce n’est pas uniquement une posture éthique.
Concrètement, sans contribution créative humaine identifiable et documentée, une œuvre générée par IA ne bénéficie pas de la protection du droit d’auteur. Ce qui fragilise directement sa valeur patrimoniale et donc commerciale. Sur d’autres aspects — titularité des données d’entraînement, responsabilité en cas de litige — les cadres sont encore en construction. En France, une proposition de loi est d’ailleurs en cours d’examen au Sénat. Recourir exclusivement à l’IA pour la création, c’est donc prendre le risque de ne pas être en pleine possession des droits afférents à son projet. Peu d’éditeurs sont prêts à l’assumer.
Et commercialement, c’est simple : un produit qui crée une vraie émotion se vend mieux. C’est précisément ce que les équipes de production, artistes, directeurs artistiques et techniciens construisent avec passion à chaque session, prise après prise — et aucun algorithme ne remplace ça. Et ça, à date, je pense que l’IA ne sait pas encore le faire de manière convaincante sur 100% des métiers requis et sur une longue durée de contenu.
À titre personnel, je peux être ému par du contenu assisté ou réalisé avec l’aide de l’IA. Mais dès lors qu’on touche à l’humain et en particulier l’animation des personnages, et les voix, cela me dérange réellement. Et je ne dois pas être le seul à ressentir ça.
Je le crois et le souhaite sincèrement. Aujourd’hui, dans l’état actuel des technologies, on est très loin de pouvoir supporter une voix générée par IA pendant plus de 15 à 30 secondes.
On a l’effet waouh : on n’entend plus le montage et on se demande si c’est humain ou artificiel. Mais très vite, on se rend compte que c’est inaudible sur la durée. La machine sait créer du neutre, du plat, du narratif. Ce qu’elle ne sait pas encore faire, c’est créer du vivant dans le temps.
J’ai testé un des logiciels les plus en vogue du marché : l’effet waouh a duré dix fichiers. À partir du onzième, c’était tout simplement inaudible, des tentatives de reproduction d’émotions, de distance, de nuances qui sonnaient faux de manière criante.
Sur le plan purement technologique, certaines de ces limites seront franchies bien avant cinq ans — le secteur n’attend pas. Mais la technologie, c’est souvent la partie la plus simple. Ce qui prend du temps, c’est que les artistes, les juristes et la société dans son ensemble s’accordent sur ce qui est acceptable. Et ça, personne ne peut vraiment le planifier.
Je pense, moins d’humanité !
Elle aurait répondu plus vite. Elle aurait probablement eu des réponses plus précises, avec davantage d’exemples et d’argumentations structurées.
C’est déjà une réalité, des candidats ont dénoncé récemment le fait d’avoir été interviewés par une IA dans des processus de recrutement RH. Certains ont joué le jeu, d’autres ont simplement raccroché. Je comprends les deux réactions.
Ce que je te souhaite, c’est de ne pas faire d’interviews, avec des IA en face, pour le bien de notre humanité !