
Je suis expert-comptable associée au sein du cabinet BATT et exerce la fonction de Chief Scientist Officer, qui consiste à m’occuper de la partie data et informatique.
Ce rôle couvre plusieurs points.
Il s’agit d’abord de prendre en charge l’ensemble de l’application de gestion interne que nous avons développée, ainsi que toutes les données qui y sont associées. Cela comprend aussi la gestion des liens entre les différentes API, qui permettent d’accéder aux factures, au logiciel de comptabilité et à nos différents outils.
La gestion de la partie data implique de concevoir des dashboards à partir de nos données internes afin de pouvoir assurer le suivi des heures, du chiffre d’affaires ou, de manière générale, de tout autre indicateur dont nous avons besoin.
La partie data est incluse dans les missions effectuées auprès de nos clients auxquels nous pouvons proposer des analyses spécifiques lors de certains audits d’acquisition, d’IBR, etc.
Nous essayons de proposer des reportings adaptés à chacun de nos clients en leur fournissant le niveau d’information qui leur est nécessaire.
Nous avons ainsi des reporting spécifiques pour les RH, pour l’administratif, etc.
Lorsqu’un reporting est destiné à la direction d’une entreprise, celui-ci portera sur un niveau plus global, avec la possibilité de descendre vers des niveaux de détail plus fins si l’entreprise le souhaite.
Des alertes peuvent également être mises en place, afin de signaler quand quelque chose de particulier est observé.
Sur ces sujets, nous utilisons l’IA pour réaliser nos reportings plus rapidement.
Pour la partie dashboard, nous préférons pour l’instant l’humain car il s’agit de chiffres importants, et nous ne voulons pas déléguer cette responsabilité à une IA. L’IA peut aussi nous aider à mettre en place davantage d’alertes mais, dans tous les cas, celles-ci feront l’objet d’une vérification humaine. Ce n’est d’ailleurs pas un vrai changement par rapport à nos pratiques antérieures. L’IA nous permet d’aller plus vite et plus loin dans le détail, mais ne change pas nos procédures.
« Dans le cadre de votre métier, comment utilisez-vous l’IA ? Qu’y a-t-il de nouveau, et qu’est-ce que cela vous apporte véritablement? »
Cela dépend des différents métiers.
Pour la partie développement, nous utilisons l’IA, comme beaucoup de personnes, ce qui nous fait gagner du temps et permet de mieux tester nos solutions.
Opérationnellement, et comme expliqué, elle nous aide pour le reporting et la création des alertes.
Pour l’expertise comptable, l’IA intervient plutôt au sein des logiciels métiers. C’est aussi une prolongation de ce que nous avions déjà avec les OCR[1] : auparavant, des OCR traitaient les factures. Désormais, les écritures seront plus poussées, car l’outil apprendra de ce que nous avons pu voir dans le passé. Nous travaillons actuellement sur des agents capables de créer des écritures : ils reprennent les documents que nous traitons toujours, qui sont dans un PDF par exemple, lisent le PDF et passent une écriture. L’important pour nous est d’être capable de toujours conserver une piste d’audit et de savoir d’où vient l’information.
Chaque outil est très différent. Nous essayons de repenser le fonctionnement et le processus : qu’est-ce que nous faisions avant, qu’est-ce que nous voulons garder, qu’est-ce qui doit être vérifié par un humain ou non, voire fait ou non par un humain. Nous repensons les choses processus par processus, que ce soit la data, la comptabilité ou le juridique, et nous cherchons à avoir des outils spécifiques qui font correctement leur travail, plutôt qu’un outil généraliste.
Nous avons créé une charte de l’IA que nous avons fait signer à tous nos collaborateurs il y a plus d’un an, car ils ont accès à des données dont la confidentialité doit être particulièrement protégée.
Au début, les équipes ont plutôt commencé avec des IA généralistes, mais en se connectant avec les comptes de l’entreprise.
Ensuite, l’utilisation de l’IA varie selon les métiers. Les juristes disposent depuis un an environ d’un excellent outil qu’ils utilisent au quotidien : une recherche juridique pointue, qui demandait autrefois un long travail, se fait désormais en quelques instants, avec des sources que le juriste vérifie systématiquement. Pour l’expertise comptable, nous sommes en train de changer notre outil de comptabilité, favorisant un outil qui soit doté d’une IA intégrée. Sauf pour certains agents pour lesquels nous sommes pour l’instant seulement à la phase de test, le collaborateur reste, dans tous les cas, toujours tenu de vérifier et valider les informations.
Dans tous les cas, notre objectif est « d’obliger » le logiciel à avoir des processus proches de notre façon de travailler. C’est le rôle de notre groupe méthode, composé d’associés et d’experts de nos anciens logiciels. Et plutôt qu’une formation en salle, nous avons fait le choix d’un apprentissage sur les vrais dossiers, avec un réseau d’ambassadeurs sur chaque site. Les premières collaboratrices à avoir utilisé l’outil nous disent aujourd’hui qu’elles ne reviendraient pas en arrière.
Si, au contraire : dans les logiciels, elle est utilisée tous les jours, car nous avons choisi des logiciels qui utilisaient déjà l’IA et qui donc reprennent une partie du travail du collaborateur qui se limite désormais à la vérification.
Il s’agit d’un processus qui avait déjà été initié avec la digitalisation, avec la remise des pièces qui faisaient l’objet d’un traitement OCR.
Désormais, c’est une IA qui s’en charge, plutôt mieux, et qui passe davantage d’écritures, ce qui entraîne davantage de vérifications. Ce sont des outils intégrés dans les logiciels, si bien que les collaborateurs les utilisent tous les jours, sans nécessairement en avoir conscience.
Pour l’instant, nous avons beaucoup plus de travail de vérification qu’avant. L’IA nous aide, mais elle commet encore de nombreuses erreurs, et il faut que quelqu’un revérifie derrière.
Techniquement, on pourrait peut être imaginer faire réaliser un bilan entièrement par une IA, mais même dans ce cas, la responsabilité reste la nôtre, car le travail de l’expert-comptable comprend aussi ce qu’il signe, et donc l’engagement que ce que nous produisons est exact.
Nous constatons que l’IA améliore beaucoup de choses et nous facilite la vie, notamment en termes de vitesse. En contrepartie, il y a beaucoup de points à vérifier, et beaucoup de choses que nous devons corriger. Cela suscite aussi de nombreux échanges avec le client pour comprendre son historique. L’analyse de la situation du client peut rarement se faire à travers la seule revue des factures. L’IA permet de lire une facture, mais si nous ne savons pas pourquoi elle existe, nous ne pouvons pas l’affecter correctement ni prendre les bonnes décisions ensuite.
Cela facilite le travail, mais selon moi, c’est une évolution qui va se faire au fur et à mesure. Elle déplace un peu le curseur : il y aura moins de saisie, davantage de vérifications et plus de contacts avec les clients et nous aurons aussi une comptabilité qui reflètera mieux la situation quotidienne des clients. Beaucoup de petits clients ont désormais accès à une application où ils retrouvent leurs chiffres, pas forcément à la date d’aujourd’hui, mais à quelques jours près. Auparavant, nous n’échangions peut-être avec eux qu’une fois par an, car il fallait réaliser toute la saisie et le client n’en avait pas vraiment besoin. Maintenant qu’il a accès à un tableau de bord, il est en général très satisfait de l’avoir.
Pour l’instant, avec ce changement d’outil, les clients sont très contents d’avoir les informations de façon plus directe.
Comme énormément d’éléments remontent automatiquement, les collaborateurs peuvent travailler sur quasiment tous leurs dossiers presque tous les mois. Auparavant, certains dossiers n’étaient traités qu’en fin d’année, car ils comportaient peu d’écritures et le seul but était de faire le bilan.
Désormais, l’objectif est plutôt d’accompagner le client, même sur de petits dossiers. Il peut retrouver au même endroit sur son tableau de bord sa trésorerie, ses factures d’achat, ses factures de vente et leur état de paiement. C’est le logiciel qui rend tout cela possible, l’IA n’en étant qu’une composante.
Il y a moins de saisie, donc forcément nous recherchons plus de profils confirmés que de juniors en ce moment. Mais pour avoir des confirmés, nous sommes conscients qu’il faut bien avoir des juniors. C’est donc un vrai problème.
Ce problème s’est déjà un peu posé avec la paie il y a quelques années. Avant, les gestionnaires de paie savaient faire une paie presque à la main. Avec l’arrivée des logiciels facilitant l’automatisation, certaines équipes ont perdu la maîtrise des premières étapes de la paie, désormais confiées aux logiciels, et il est forcément plus compliqué de corriger derrière quand on n’a pas fait le début.
Je pense qu’il va y avoir un problème de formation, et c’est un sujet auquel il faut réfléchir, au niveau du cabinet comme de la profession : comment faire pour ne pas perdre les compétences, et pour pouvoir rester bon ?
Je pense toutefois que rien ne bougera dans les 2-3 prochaines années, le temps que l’IA s’améliore. La facturation électronique mobilise encore beaucoup nos équipes en ce moment, et je ne pense pas qu’il y aura d’un coup véritablement moins d’embauches. Nous en saurons plus, à mon avis, dans deux ou trois ans.
Je pense que le métier va devenir de plus en plus intéressant. Il y aura peut-être de moins en moins de saisie, et nous devons voir comment former les jeunes pour qu’ils atteignent le niveau supérieur. Et surtout, nous aurons de plus en plus de contacts avec le client, puisqu’il reçoit son information de plus en plus régulièrement.
Ces nombreux changements seront passionnants. Les entreprises sont confrontées à ces mêmes problématiques, et nous sommes en réalité dans le conseil global : nous ne faisons pas que du conseil sur la comptabilité. Les clients nous poseront aussi des questions sur leur propre digitalisation, sur leur facturation électronique, et sur leur organisation de façon plus globale. Nous travaillerons donc de plus en plus pour le client, et serons certainement plus proches de lui au quotidien.
Pour moi, c’est cela la partie intéressante de la comptabilité.
Je pense que l’IA fera beaucoup de choses, et beaucoup de choses mieux, d’autant plus qu’elle aura de plus en plus intégré nos propres processus et que nous pourrons lui demander de faire davantage.
Pour l’instant, nous sommes encore un peu dans le général, même si nous avons choisi un outil spécialisé en comptabilité, qui fait déjà les tâches comptables. Ensuite, nous pourrons vraiment lui expliquer nos propres processus et les repenser, pour avoir encore moins de choses à faire manuellement.
Mais cinq ans, c’est long, surtout en matière d’IA. Dans un premier temps, il y aura sans doute encore plus de travail de vérification ; ensuite, des IA vérifieront peut-être elles-mêmes, et il ne nous restera qu’une petite part des choses à contrôler. En revanche, il faudra probablement auditer ce qu’a fait l’IA : nous nous retrouverons à auditer toute la chaîne de ce qu’elle a fait.
Que ce soit en audit ou en comptabilité, je pense que ce sera de plus en plus important. C’est d’ailleurs ce que nous faisons déjà avec certains logiciels depuis que nous avons commencé à les utiliser. En audit, nous réalisons des audits de systèmes d’information pour vérifier que tout se passe bien sur l’ensemble de la chaîne.
Je pense que cela va se développer, y compris sur la partie comptable : l’automatisation, c’est bien, mais elle doit être contrôlée.
C’est pourquoi, dans nos choix, nous retenons une IA qui offre une véritable piste d’audit : comment et pourquoi chaque étape a été réalisée, pour une écriture, pour un document, pour toute opération effectuée. Nous voulons pouvoir dire : « je suis allé regarder ici, j’ai fait cela, pourquoi l’ai-je fait ? », et pouvoir le revoir ensuite.
L’entretien aurait beaucoup plus parlé de sécurité, car, dans mon rôle, je m’en occupe énormément. L’un de nos gros chantiers en ce moment consiste d’ailleurs à changer notre matériel (hardware) pour avoir plus de contrôle sur ce qui passe dans l’IA.
Pour les IA génératives et généralistes, nous faisons signer des chartes à tous les collaborateurs, mais nous n’avons pour l’instant aucun contrôle sur toute la partie Shadow IA. Nous sommes donc en train de mettre en place du matériel qui nous permettra de contrôler les flux : au minimum d’être informés, et même de bloquer certaines choses qui nous paraissent confidentielles, ou de recevoir des remontées.
Dans mon quotidien, c’est donc plutôt ce sujet qui ressortirait de mes mails et de mes échanges.
échanges.
Pour moi, l’IA existe, et maintenant qu’elle existe, on ne peut pas ne pas s’en emparer. On ne peut pas dire : « nous n’y croyons pas, nous ne voulons pas en faire ». Mais je pense qu’elle soulève de gros enjeux de sécurité.
C’est pourquoi nous essayons de ne pas donner accès aux IAs à nos propres serveurs, et d’utiliser des solutions conçues par des acteurs qui ont plus de moyens qu’un cabinet d’expertise comptable, en matière de sécurité, d’AI Act et de conformité. L’idée est ensuite de pouvoir l’utiliser de la meilleure façon, tout en gardant une approche qui nous ressemble, en intégrant tout ce que nous avons déjà.
Notre cabinet existe depuis 55 ans, et nous avons des processus sur lesquels nous avons réfléchi pendant 30 ou 35 ans. Il ne faut pas se dire que l’IA les réalise désormais d’une certaine façon et qu’elle a forcément raison. Il faut plutôt se demander s’il ne faut pas d’abord lui faire reproduire ce que nous faisons, puis l’adapter à nos besoins. Nos processus sont le fruit d’une longue expérience et de nombreuses réflexions, l’IA ne doit pas nous amener à y renoncer sans raison valable.
[1] Processus permettant de convertir une image de texte en format de texte lisible par une machine.